NOTE DE LECTURE de Jean Louis BERATTO, à propos de :

Isabelle DURET, Docteur en psychologie clinique, professeur de psycho-pathologie à l’université de Bruxelles, en nous invite dans cet ouvrage, à penser la transmission dans un contexte socio-culturel contemporain marqué par des effets de déshumanisation. Elle se penche notamment sur les carences en transmissions présentes au sein de familles pour lesquelles il n’y aurait rien de bon à transmettre. Inviter l’enfant à se fabriquer tout seul constituerait une façon d’éviter la répétition d’une expérience traumatique. L’idée que l’enfant pourrait, à l’avenir, tout choisir à l’aune de son bon vouloir peut se révéler destructrice pour sa construction identitaire. Dans un contexte sociétal où le choix individuel s’érige comme référence, certains parents ne se sentent plus investis d’une mission de transmission de règles. L’auteure rappelle qu’être parent est « un processus s’inscrivant dans la durée ». Les modèles identificatoires restent indispensables à la construction identitaire, ainsi que le récit historique des familles. Les structures sociales ayant de leur côté perdu leur dimension de facteur de stabilité, accentuent ce manque de repères. Une logique consumériste néo-libérale propose un modèle qui donne à penser que l’on va trouver des réponses simples. Ce modèle ignore le contexte et la complexité de la mise en processus qui implique une autre temporalité.
A côté du modèle traditionnel, elle observe différents rapports à la filiation : l’auto-engendrement, le non engendrement, la génophobie. Précisant les notions de filiation et de transmission, elle souligne que le lien de filiation est avant tout une construction psychique et qu’il s’agit d’un lien de réciprocité. Ce lien s’organise autour de deux axes, l’un institué, l’autre narcissique. Elle envisage la filiation dans quatre dimensions, légale, biologique, socio-éducative et affective. La filiation se révèle notion subjective qui s’acquière dans l’inter-relationnel et s’inscrit de façon symbolique dans un collectif.
Transmettre peut signifier : communiquer, renvoyer, contaminer, léguer. Dans la transmission inter-générationnelle, la transmission biologique se double d’une composante narrative, riche d’éléments conscients et inconscients. Si la transmission, c’est « transmettre la capacité à transmettre », elle en examine les impossibilités, voire les risques. Elle envisage alors le vouloir se faire tout seul afin de survivre aux traumatismes sociétaux, familiaux et individuels. L’auto-engendrement est entendu comme refus de transmettre et refus d’hériter ; une logique du même sans lien entre le présent et le passé. Règne de l’indifférenciation où un rapport de possession se substitue à un rapport de filiation.
Elle porte son attention sur le contexte d’émergence de l’anti transmission. Au delà d’une horizontalisation des relations elle interroge l’appétence contemporaine pour le désespoir, pour l’anti-transmission. Parcourir les trois temps de la modernité que sont le modernisme, le post-modernisme et l’hyper-modernisme devient nécessaire pour comprendre comment la culture de l’hyper narcissisme génère une conception grandiose de soi même, dès l’enfance. Les instances de socialisation rencontrent de plus en plus de difficultés à remplir leur rôle normatif. Elle estime que l’anti transmission est favorisée par différents facteurs que sont : notre rapport au temps, la misogynie et les traces traumatiques des deux guerres mondiales. Il convient ici de comprendre l’intrication de certains éléments culturels, sociologiques avec notre façon d’appréhender la transmission.
Ensuite l’auteure nous montre en s’appuyant sur des illustrations cliniques comment certains sujets aménagent des modalités de survie pour échapper au destin familial. Un travail thérapeutique sur plusieurs générations s’avère parfois indispensable pour comprendre ce qui n’a pu être dit. Le barrage généalogique est alors appréhendé comme une organisation défensive au service de la survie. Pour re-susciter l’héritage le thérapeute est invité à re-qualifier la mise hors filiation, à rester en contact avec l’imprédictible, à ré-animer la filiation, à aider les personnes à recouvrer leur capacité à donner.
Elle poursuit ses réflexions en abordant les stratégies thérapeutiques. Elle axe ses interventions sur trois niveaux :
- la reconnaissance de l’évènement traumatique et la restauration d’une dignité au groupe et à ses membres
- La transformation de la mémoire traumatique en mémoire thérapeutique, avec l’aide d’objets métaphoriques
- Un travail de remaillage des liens et d’historisation par la narration, notamment dans sa dimension trans-générationnelle.
Elle met en avant l’importance de faire confiance au processus.
Transformer la détresse en tendresse nécessite la reconnaissance de ce qui a été vécu
dans un cadre contenant pour que puisse advenir, ultérieurement, une élaboration. Elle écrit que « le thérapeute du trauma ne doit pas rester seul »; le travail de transformation d’émotions non intégrées, en éléments pensables requière intervision et/ou supervision afin de maintenir une qualité de présence. Enfin considérant le registre des institutions de soins elle constate un effritement du sentiment d’appartenance au profit de l’inclusion où la différentiation et le conflit n’ont plus de place. Des affiliations et pertes de sens affectent selon elle nombre d’institutions. A l’hôpital la généralisation des protocoles entraine une perte du sens des responsabilités et par conséquent une déshumanisation des soins. Le gain en efficacité en communication se réalise au détriment de la qualité relationnelle. Dans la santé, l’enseignement, la justice, la relation à l’Autre est essentiel ; l’expérience de l’altérité demeure fondamentale. Retrouver une solidarité entre travailleurs devient un impératif. Le différencialisme nous conduit au repli identitaire, c’est à dire à l’opposé de l’altérité. Enfermés dans des identités réductrices, l’autre devient un ennemi.
Isabelle DURET nous alerte sur les conséquences de ce déni de complexité identitaire et
se demande comment remettre de la vie, de la créativité, de l’humain. De son point de vue,
historiciser, relier, complexifier, permet de soutenir une éthique de la transmission.
« Transmettre, ce n’est pas répéter le passé, c’est engendrer l’avenir ; ce n’est pas
reproduire, c’est poursuivre un élan. » écrit-elle. Ce livre nous apporte un précieux éclairage pour une meilleure compréhension des entraves à la transmission.
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